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Séverine Klein |
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| Mon nouveau roman est terminé, en voici le début... Si cela vous plaît, dites-le moi à severine137@yahoo.fr (si vous n'aimez pas vous pouvez le dire aussi... à condition d'expliquer pourquoi). David Sklansky, The Theory of Poker, traduit par S. Klein: "La beauté du Poker résulte du fait que, en surface, c'est un jeu d'une très grande simplicité, alors que sa réalité est profonde, riche et subtile. Grâce à ses règles si simples, tout le monde peut apprendre le poker en quelques minutes, et des joueurs novices se laisser aller à croire qu'ils jouent bien après quelques heures de pratique. Du point de vue de l'expert, ce vernis de simplicité qui mène tant de joueurs à se croire bons représente la part lucrative de la beauté du jeu. Un joueur de billard, un golfeur ne mettent pas longtemps à réaliser qu'ils sont dépassés et à exiger que leur adversaire prenne un handicap, mais les perdants au poker ne cessent de revenir à la table, gaspillant leur argent et blâmant le mauvais sort, et non leur mauvais jeu."
Under The Gun
Le choix du donneur
Entre le lycée et la maison, un premier itinéraire empruntait une rue étroite à forte pente, où il fallait pousser dur sur les pédales; un second, plus long, paressait le long du champ de foire, puis s'élevait mollement en une large avenue plantée d'arbres et de demeures bourgeoises; j'avais tendance à emprunter vaillamment le chemin le plus rude, tandis que François préférait prendre son temps et ménager ses mollets. Parvenu devant la maison de mes parents, qui jouxtait la sienne, je l'attendais plusieurs minutes, sourd aux appels de ma mère qui m'interpelait de la fenêtre du salon. François sautait à bas de son vélo, et lançait la phrase attendue: – On fait un baby foot? Je trouvais que François avait de la chance d'avoir un baby-foot au sous-sol de sa maison; quoique assez gâté moi-même, je recevais des cadeaux moins appropriés, tels les œuvres complètes de Jules Verne; il m'échappait que c'était une ruse de ses parents pour l'empêcher de traîner au Grand Café avec les autres lycéens.
La balle rebondissait entre les pieds joints des footballeurs rouges et bleus, il fallait un poignet souple et preste pour déjouer la vigilance de la ligne opposée et expédier, d'une demi-rotation sèche, la balle au fond de la cage des buts; elle cascadait dans les entrailles de la machine jusqu'à l'ouverture étroite où on la récupérait pour relancer la partie. Bientôt, jouer pour jouer ne suffit plus à François, il voulut parier sur le score. – Mais, avais-je opposé, j'ai seulement cinq francs par semaine. Lui en recevait dix, ce qu'il ne me dit pas ce jour-là. – Dix centimes la partie, on plafonne les gains à deux francs par semaine.
J'acceptai, avec le sentiment désagréable qu'il me fallait désormais payer pour passer du temps avec mon meilleur ami. François avait de meilleurs réflexes et gagnait plus souvent; pourtant, de ce jour, mes gains et pertes s'équilibrèrent d'une semaine à l'autre. Sur un vrai terrain de foot, François zigzaguait avec grâce entre les défenseurs et marquait, hors de portée du gardien; moi, je tâchais de faire illusion, en expédiant le ballon dans les coins et en serrant de près l'attaquant adverse, sans jamais réellement essayer de reprendre l'objet de la controverse.
Au lycée, il fallait jouer, et évaluer avec passion la dernière performance de Rocheteau chez les Verts, sans quoi c'était la mort sociale.
Nos maisons mitoyennes étaient perchées sur un bizarre monticule pavé qui surplombait la rue; quelques marches menaient à une porte massive, dont la partie haute, ajourée de motifs, laissait voir une vitre opaque qu'on pouvait ouvrir pour aérer, et s'ouvrait sur un long couloir carrelé, selon en motif en quinconce rouge et gris chez moi, noir et blanc chez François. Quand on gravissait l'escalier, toutefois, les univers divergeaient, celui de François à la pointe du design, l'autre, le mien, encombré de débris du passé, ces meubles « de style » dont les beaux-parents se débarrassent pour « aider » à l'installation des jeunes mariés, et que l'inertie, les soucis de toutes sortes, la crainte de fâcher empêchent de remplacer: énorme buffet plaqué de bois vernis, rutilant de toutes ses poignées dorées; croûte XIXème représentant une caravane de bohémiens campant sous un ciel d'orage, leur cheval trop blanc mangeant le premier plan; rideaux attrape-poussière en velours vert sapin. Chez François, je m'affalais au ras du sol sur le sofa orange, hypnotisé par le damier multicolore pendu au mur, les pieds engloutis par le tapis péruvien à poils longs. Comment les parents de François avaient pu échapper à l'invasion des meubles familiaux, s'inventer leur propre décor, je n'eus pas le temps de le demander avant que ces questions ne deviennent trop futiles pour être posées et, de toute manière, à douze ans, je n'intéressais pas vraiment aux adultes, ignorant le fait trivial que j'allais en devenir un. J'étais ébloui par leur différence, leur originalité qui, bien sûr, relevait seulement d'un autre conformisme.
Nous avions emménagé à côté de chez François à la veille de mon entrée en sixième, fuyant le quartier populaire où j'avais grandi et le collège de douteuse réputation où, à les entendre, j'aurais eu à fréquenter une cohorte de prédélinquants analphabètes, des enfants d'immigrés portugais et nord-africains tous voués aux travaux manuels. Médecin généraliste et infirmière, mes parents étaient allés à la limite de leurs moyens financiers pour s'installer en centre-ville et assurer ainsi, pensaient-ils, mon avenir scolaire et celui de ma sœur Sylvie. Ni elle ni moi ne fîmes remarquer que nous y perdions nos amis de toujours, parmi lesquels on ne comptait aucun analphabète; c'eut été inutile. Pourtant, si nous étions restés aux Clampins, je serais probablement encore en bonne santé.
Le jour de la rentrée, je m'installai au premier rang, ainsi que me l'avait prescrit mon père; à côté de moi, vint s'asseoir une fille assez laide, une grande brune à la carrure trop large, aux poignets et aux sourcils épais. Elle me jeta un regard de défi, comme si elle s'attendait à être chassée; je murmurai un bonjour, qui parut la rassurer. L'appel me renseigna sur son nom: Isabelle Delaunay. Je cessai d'écouter la suite des noms, si bien que, à la récréation, je fus surpris de voir un garçon brun, version masculine d'Isabelle, la rejoindre pour partager un pain au chocolat.
Ils sont jumeaux, fit une fille en triturant une mèche de cheveux, c'est bizarre, non? Il paraît que chaque jumeau peut lire les pensées de l'autre. Lire les pensées? Peut-être que l'un ou l'autre pourrait m'enseigner comment faire; avoir accès aux pensées des professeurs me permettrait de connaître les sujets d'interro à l'avance; je saurais quand Sylvie s'apprêterait à faire un raid sur mes disques de Bob Dylan. Je m'approchai du couple. Ils chuchotaient en mâchonnent leur pain au chocolat et s'interrompirent lorsque je les abordai. - Bonjour, moi c'est Stéphane. Il me parut prudent de ne pas aborder d'emblée la question de la télépathie. Peut-être ne révélaient-ils pas leurs trucs au premier venu. - Vous voulez jouer à chat? Ils se regardèrent. -Vas-y si tu veux, dit Isabelle à son frère. Elle se dirigea vers un groupe de filles en train d'échanger des vignettes Panini.
Ma mère raconte volontiers qu'à l'âge de quatre ans, j'abordais les autres enfants en demandant: Tu veux être mon ami? Trop souvent, la réponse était NON! . Après avoir fondu en larmes plusieurs fois, je m'étais endurci et surtout j'avais appris à acheter leur attention en leur offrant de jouer avec mon ballon Pollux. N'ayant pas de ballon cette fois-ci, j'improvisai: - Tu viens chez moi après la classe? On pourrait faire les devoirs ensemble. Et puis j'ai un chien, enfin une chienne. Elle s'appelle Ursula. - Elle sait faire des trucs, des tours? Comme au cirque? Une fois, j'ai vu un caniche qui savait compter. – Oui, oui, mentis-je, enfin elle compte pas, mais elle fait d'autres trucs. Tu verras.
L'unique talent connu d'Ursula consistait à aboyer de manière assourdissante dès que le téléphone sonnait, ce qui arrivait souvent car mon père avait son cabinet au rez-de-chaussée de la maison, qui retentissait d'aboiements toute la journée, au rythme des appels des patients appelant pour prendre rendez-vous.
François gardait le silence, aussi j'ajoutai: - Elle vient me manger dans la main. J'adorais le chatouillement de sa langue râpeuse, quand elle happait le morceau de sucre puis faisait le ménage du moindre grain. – D'accord, dit-il. La cloche nous appelait. A l'heure de la sortie, cependant, il apparut que nous devions tous nous précipiter à la papeterie (tous en même temps, tous dans la même), pour acheter d'urgence les fournitures prescrites par les enseignants; je dus donc remettre mon premier cours de télépathie au lendemain soir.
Le jour suivant, je m'efforçai de rester dans le voisinage de François pour l'étudier. Comme nous changions de salle entre chaque cours, j'employai la première récréation à le persuader de rester mon voisin de pupitre; c'est ainsi que nous découvrîmes que nos maisons étaient-elles aussi voisines; tout naturellement, à l'heure du déjeuner, nous enfourchâmes nos bicyclettes pour rentrer ensemble.
Ma mère fut impressionnée par les manières de François, qui demandait à se laver les mains avant d'accepter le verre de lait qu'elle lui proposait, alors qu'il lui fallait brandir la menace des germes assassins qui pullulaient sous mes ongles pour en obtenir autant de ma part. A mon grand soulagement, Ursula accepta de remuer la queue quand François la caressa, ce que je présentai comme une marque d'intérêt exceptionnel de sa part.
Le lendemain, François me proposa de venir chez lui. Dans la cuisine immaculée, nous fûmes accueillis par Gerda, la bonne, ou plutôt l'employée de maison comme l'appelait curieusement François. Isabelle ne nous quitta pas d'une semelle, insistant pour faire ses devoirs avec nous; au début, je n'y vis pas d'inconvénient, car j'espérais observer une manifestation du don télépathique; après quelques jours, je me lassai de sa présence renfrognée, d'autant plus qu’ 'elle se contentait de recopier notre travail. Quand je suggérai qu'elle prenne sa part des exercices de maths, elle répondit que, puisque j'étais si malin, elle n'avait pas besoin de se fatiguer. T'as pas des copines à voir? , lui dis-je; elle me jeta un regard furieux et quitta la chambre de François. - Ben qu'est-ce qu'elle a? , dis-je, penaud. François haussa les épaules. Je me lançai: - Dis, c'est vrai que vous pouvez lire les pensées? - Quoi? Qui? - Toi, tu peux lire les pensées d'Isabelle et elle, les tiennes? Parce que vous êtes jumeaux? – Ça dépend, dit-il sans me regarder. Cette réserve accrut encore, si c'était possible, ma curiosité. - Ça dépend de quoi? Le visage de François ne montrait rien: ni gaieté, ni moquerie, ni contrariété; c'était le masque que j'appris à reconnaître bien plus tard, celui du joueur de poker. Il se frotta l'oreille, signe qu'il s'apprêtait à mentir, et répondit très posément: - ça marche seulement quand il n'y a personne d'autre autour, sinon ça fait comme des parasites, tu sais, quand tu écoutes la radio et que tu entends crouic, crouic? Je hochai la tête, fasciné: - Tu crois que tu pourrais m'apprendre? Il fronça les sourcils: - D'accord; on commencera les leçons après Noël. - Mais, pourquoi pas maintenant? - Parce que, jusqu'à Noël, tu feras mes devoirs. Trois mois de corvée pour toute une vie de télépathie? Le marché me parut honnête. Jusqu'aux vacances de Noël, je peinai pour rédiger deux rédactions sur le même sujet; « Racontez vos dernières vacances » me promena ainsi d'Argelès sur Mer, où nous avions passé deux semaines dans un camping, à la dune du Pyla, où François me décrivit la villa avec piscine d'où il courait jusqu'à la plage le temps d'une respiration; pour « Votre plus beau souvenir », François me livra celui de ce cerf-volant envolé si haut qu'il avait effleuré un cumulo-nimbus, déchaînant la foudre et une pluie torrentielle; pour celle-ci hélas, nous récoltâmes juste la moyenne, Madame Minois, le professeur de français ayant jugé la chute « invraisemblable »; je m'en tirai bien mieux avec le récit d'une partie de pêche avec mon grand-père.
Je parvins vraiment au sommet de mon art avec le sujet « Votre meilleur ami », en rédigeant mon portrait pour le compte de François, et inversement. Je veillai à différencier nos styles: phrases longues pour moi, courtes pour François. Sans fausse modestie, je me peignis sous les traits d'un garçon sympathique, honnête et travailleur, oubliant toute mention de ma famille, comme si, fit remarquer Madame Minois d'un ton pincé, je fusse sorti de la cuisse de Jupiter. Quant à François, il suggéra que je l'incarne en chevalier du Moyen-âge, vainqueur des Croisades sur son cheval caparaçonné, ce qui, contrairement à mes craintes, plut beaucoup au professeur, qui y vit une référence à l'Ivanhoé de Walter Scott, dont je n'avais jamais entendu parler.
Noël se précipita à notre rencontre, les bras chargés de patins à roulettes, de circuits électriques et de livres de la Bibliothèque Verte, nous gava de bûche au chocolat ornée de champignons en meringue et de gnomes en sucre et, après cette fugace étreinte, nous promit de revenir dans un an. A la rentrée de janvier, je rappelai notre marché à François, qui soupira: – Ecoute, on peut s'y mettre maintenant si tu veux. Le problème, c'est que la transmission de pensée marche moins bien quand il fait froid. Tu risque de te décourager, alors que, par temps chaud, les ondes circulent mieux d'une tête à l'autre. Moi, je te conseille d'attendre le printemps, et même l'été; mais c'est toi qui décides.
Je décidai donc de patienter; au moins, avais-je cessé d'avoir double dose de devoirs. Je continuai à observer François et Isabelle, espérant percer leur secret; ils riaient souvent (pas de moi, espérais-je), François parlait à toute allure, Isabelle le coupait, relançait, ils riaient encore, et dans toute cette joie partagée, pas de trace de télépathie; peut-être était-elle réservée à des circonstances exceptionnelles, comme la messe du dimanche ou une interrogation écrite.
Le mercredi, on faisait des balades clandestines; François était inscrit chez les scouts, moi chez les Eclaireurs; chacun quittait sa maison, dûment revêtu de son uniforme, et nous nous retrouvions un peu plus bas dans la rue, plutôt que de rejoindre nos régiments respectifs. Tantôt nous descendions au bord de l'Allier pour y jeter des cailloux, faire la chasse aux fourmis et aux insectes rouges et noirs surnommés gendarmes; tantôt nous marchions vers l'Est, franchissant la ligne de chemin de fer qui délimitait la ville, vers un paysage de friches, de casses auto et de pavillons en meulière. Nous aimions observer le travail de la compacteuse, que la grue nourrissait ce jour-là d'une Fiat 500 blanche, sans roues, vidée de ses entrailles, pour qu'elle la broye dans un fracas d'os brisés, toutes les humeurs de l'épave, huiles, essences et liquides divers, avalées par les fissures du sol de béton craquelé par le martèlement de l'engin. Quand nous étions d'humeur aventureuse, comme ce jour-là, nous poussions jusqu'au bois des Ariégeois, une broussaille de mauvaise réputation, qu'on disait hantée; et, plus d'une fois, en longeant le bois, j'avais entendu des halètements qui évoquaient un monstre épuisé d'avoir coursé sa victime; je tâchais de ne rien montrer de mon effroi, mais quand François choisit de s'engager dans le sentier qui pénétrait dans le bois, plutôt que de le longer jusqu'au centre équestre comme nous en avions l'habitude, je renâclai: - Y a rien d'intéressant là dedans. - J'ai besoin de bois pour faire une fronde. T'en veux pas une? C'était tentant, mais je secouai la tête. - Allez, quoi, insista-t-il. Tu vas avoir peur, si tu restes ici tout seul. - Une fronde, on peut l'acheter chez Dupuy. Je préfère t'attendre, m'entêtai-je, car le bois, me semblait-il, s'assombrissait de minute en minute. On ira voir les chevaux, après. Dépêche-toi. L'air déçu, il se détourna et s'enfonça parmi les arbres. Je patientai. Des monstres l'assaillaient, horde de loups-garous, vampires mutants que la lumière du jour ne suffisait plus à tuer; je les repoussais, mais ils ne cessaient de revenir à l'assaut, toujours plus nombreux et déterminés; François, terrassé, me laissait seul pour continuer une lutte vouée à l'échec. Au bout d'une dizaine de minutes, je sortis de ma rêverie et m'avançai sous les arbres, piétinant des papiers gras et des tubes en caoutchouc mou d'où suintait un liquide visqueux. Je me penchais pour les observer de plus près quand un léger cri, suivi d'un craquement de branchages me firent appeler: François? , d'une voix tremblante; et avant que la terreur ne m'envahisse complètement, chassant mes rêves d'héroïsme, François réapparut couvert de brindilles comme s'il s'était roulé par terre, son pantalon entaillé et sanglant au niveau du genou. - Je suis tombé d'un arbre, dit-il avec détachement. Quoi? Mais je t'ai entendu crier! Il y avait quelqu'un? Il fit un pas avec difficulté; je passai son bras autour de mes épaules et nous prîmes lentement le chemin du retour. - Tu veux pas me dire ce qui s'est vraiment passé? - T'avais qu'à être là, répliqua-t-il d'un ton sec. Les noisetiers, qui fournissent le meilleur bois pour les frondes et les arcs, poussent à notre hauteur; quel besoin aurait-il eu de grimper aux arbres? Et ce cri?
J'ai toujours su écouter; avant même de connaître l'existence de l'écoute active et de la reformulation, je produisais des Mmm...Mmm... au bon moment, j'avançais, l'air de rien, « si je comprends bien... votre père ne vous félicitait jamais, votre fille ne vient pas vous voir... »; j'aurais pu devenir psy, si j'avais réussi à me convaincre qu'il était possible de sauver les gens d'eux-mêmes; hélas, pas moyen d'effacer le disque dur.
Les clients me racontent leur vie et je l'écris. Un imprimeur imprime, relie et expédie le nombre d'exemplaires convenu et payé à l'avance par l'autobiographe. Œuvrant pour des entreprises, qui paient bien, et des particuliers, qui abandonnent parfois en cours de route, je parviens quand même à en vivre convenablement.
Pour ma maîtrise d'histoire, je choisis comme sujet de mémoire les survivants de la Première guerre mondiale; armé de mon magnétophone, je partis m'entretenir avec des anciens combattants, dont les noms et adresses m'avaient été fournis par le ministère du même nom. Vague au départ, mon projet se précisa au contact de ces vieillards: j'allais leur demander de me parler des relations humaines dans les tranchées, entre égaux, entre supérieurs et inférieurs; j'allais leur demander ce qu'ils attendaient les uns des autres, là-bas, dans la boue, et ce qu'ils avaient ressenti en voyant mourir leurs camarades. J'allais leur poser des questions que, peut-être, personne n'avait osé poser, par discrétion, par respect, si bien que les bonnes manières allaient laisser s'effacer toute trace des émotions qu'ils avaient éprouvées; et les historiens comme moi seraient abandonnés sur leur îlot de faits desséchés.
- La mort, j'y pensais pas, me raconta André Jenoudet. Le prochain repas, oui. La prochaine lettre, le colis avec les œufs durs. Quand je tombais sur un bout de jambe, de n'importe quoi, je lançai de la boue dessus et j'y pensais plus. Il joignit ses mains tavelées et me regarda, la paupière tombante à cause d'une attaque, l'année d'avant. – Moi, ce qui me faisait tenir, c'était de penser à ma Marie-Louise et à mon petit Léon. Il s'interrompit, la voix étranglée. – -J'ai été gazé en 17 et je suis rentré. André inspira: – La grippe espagnole n'a pas voulu de moi, avec mon poumon mort: c'est possible, ça? Elle les a pris, à ma place. Il s'essuya le nez du revers de sa manche. – Vous voulez voir une photo? Presque tous, ils me montraient des photos de leurs femmes, de leurs enfants, de leurs camarades de combat; souvent, ils insistaient pour me les confier, malgré mes protestations: si, si, prenez-les, quand je mourrai, tout ça partira au feu, vous, c'est votre métier de garder tout ça.
J'ai trié et indexé les photos, je les ai jointes à mon mémoire, comme un hommage, comme un remerciement; quand le jury s'est gravement interrogé sur le lien des photos avec le thème que j'avais choisi, je me suis emporté: comment, quel lien? Comment croyez-vous qu'ils ont tenu, qu'ils ont obéi, si ce n'est dans l'espoir de revoir ceux qu'ils aimaient? La seule chose dont aucun survivant ne m'a parlé, aucun, c'est de l'amour de la patrie, et pourtant les journaux de l'époque en étaient pleins. A croire qu'il a volé en éclats sous les obus.
Moi aussi, je garde des photos au fond d'une boîte.
François et moi à quinze ans, devant la tour de Pise; je regarde l'objectif en brandissant fièrement la tour miniature qu'il suffit de brancher pour qu'elle s'illumine aux couleurs du soleil couchant; François jette un regard incrédule à mon acquisition; je souris à Isabelle, qui tient l'appareil et ne veut jamais qu'on la photographie.
Sur une autre photo, François est plongé dans un examen attentif du contenu de son portefeuille; montrée à la classe, cette photo lui valut une réputation d'avarice entièrement imméritée quoique tenace. Une autre encore: un cliché volé d'Isabelle, en profil perdu, c'est moi qu'elle regarde, hors cadre, je le sais, je me souviens. Est-ce que ces photos m 'aident à vivre, ou bien est-ce qu'elles réveillent le monstre noir qui s'agrippe à mon cou, parfois, par surprise? Il est vrai que ma guerre à moi ne cessera que par la mort des combattants.
Ma méthode, mise au point par tâtonnements, est maintenant bien rodée: je mène une vingtaine d'entretiens de deux heures, je collecte si possible des lettres, des photos, pour étayer, donner chair au récit; un premier jet, que je fais relire; et c'est là que l'aventure commence.
Ce retraité, veuf depuis vingt-cinq ans, exigea que je ressuscite sa Christelle; celle-ci acheva alors sans encombre sa carrière d'institutrice et put couler une retraite heureuse parmi ses enfants et petits-enfants dont la plupart ne l'avaient jamais connue. Le client est roi. Une vie de papier, c'est mieux que pas de vie du tout, me soutint-il, et je ne le contrariai pas. Il s'enhardit à reconsidérer sa carrière sans éclat de chargé de compte dans une agence bancaire, se promut directeur de l'agence, où il mena une féroce réorganisation- celle-là même dont il avait été la victime préretraitée.
Après l'incident du bois des Ariégeois, François se montra taciturne pendant plusieurs jours, m'évitant à la récréation, traînant devant le collège à la sortie pour ne pas rentrer avec moi à la maison. Un soir, Isabelle délaissa ses copines pour m'accompagner; je me doutais qu'elle allait être désagréable, et c'est ce qui arriva. – Je me demande bien ce que vous avez fabriqué tous les deux. Elle monta sur son vélo, je fis de même. Comme souvent les filles à onze ans, Isabelle dépassait la plupart des garçons d'une tête, moi y compris, ce qui lui donnait un air d'autorité. – On va faire un jeu, dit-elle: je te pose une question et tu réponds par oui ou par non. Je fis une mimique équivalant à un haussement d'épaules. – Si tu mens, tu auras un gage. Je pédalai plus vite. Encore la ligne droite après la préfecture, et nous étions arrivés; le tout était d'éviter de répondre d'ici là. Elle accéléra aussi, sa roue dans la mienne. - Est-ce que François est allé chez les Scouts mercredi? - J'en sais rien, moi, criai-je contre le vent, je vais aux Eclaireurs! Isabelle, elle, faisait des trucs de fille, danse, piano, bibliothèque municipale, trop occupée, pensais-je, pour savoir où nous allions. - Gage! , cria-t-elle. Tu me prêtes ton disque de Mayflower pendant une semaine! Je pilai au feu devant Dupuy, le magasin de jouets. – Non mais tu déconnes? Je mens pas! – Gros malin, je vous ai vus partir ensemble. – N'importe quoi. Et ton cours de danse? – Tu crois qu'il y a que toi qui sèches les corvées du mercredi? Effectivement, je ne trouvai rien à répondre. Je croyais que toutes les filles étaient produites sur le même modèle, comme ces silhouettes découpées en guirlande de papier, et j'étais persuadé qu'elles étaient toutes très respectueuses des règles et autorités; en tout cas ma sœur Sylvie l'était. – On est allé au bois des Ariégeois. Le feu passa au vert; je traversai le carrefour et commençai à hisser mon vélo en haut des marches du monticule. – Gerda dit qu'il faut pas traîner là-bas hurla Isabelle pour couvrir le grondement des voitures qui redémarraient au feu. C'est dangereux. Je l'attendis en haut des marches. – Pourquoi donc? – Surtout pour les filles, concéda-t-elle. Oh? Je ne voyais absolument pas à quoi elle faisait allusion. - François est entré dans le bois, je ne sais pas ce qui s'est passé, il est ressorti et, depuis, il est en colère contre moi. – Il me parlera affirme-t-elle avec assurance, il finit toujours par tout me dire.
A cet instant, je réalisai que les jumeaux n'étaient pas télépathes, ne l'avaient sûrement jamais été, sans quoi Isabelle n'aurait pas eu besoin de me cuisiner pour savoir où nous étions allés. J'avais cru à ce bobard pendant presque une année entière; c'était un bluff remarquable pour l'enfant de onze ans qu'était François. – Est-ce que tu peux lire ses pensées? – Parfois, me répondit-elle avec sérieux. Je le regarde et je sais ce qu'il pense. C'est ainsi quand des gens se connaissent très bien. Ce n'est pas de la magie. Mais je ne peux deviner une chose qu’ 'il a faite s'il ne m'en parle pas. Seulement ce qu'il ressent parce qu'il l'a faite. – Et là, qu'est-ce qu'il ressent? Elle me regarda avec reproche: – C'est à lui de te le dire, s'il en a envie. N'y tenant plus, le mercredi suivant, je sonnai à sa porte à deux heures moins le quart. Gerda s'exclama: – Oh Stéphane! Mais François est déjà parti chez les Scouts. Il sera là vers six heures. J'allai partir quand elle me retint par le bras. – Entre donc une minute, voyons. Elle m'emmena dans la cuisine où elle me servit un verre de grenadine. Gerda était enveloppée, presque obèse en fait; d'un âge indéfini, elle souriait beaucoup, s'exprimait avec parcimonie dans un français guttural et raffolait des romans-photos, qu'elle nous prêtait volontiers. Elle prit un air tragique: – François a un drôle d'air. Qu'y a-t-il? – Je sais pas, fis-je, cette fois déterminé à ne pas trop en dire, il ne me dit rien non plus. Il ne me parle même plus du tout. Faut que j'y aille, là, je vais être en retard aux Eclaireurs. – Pourquoi tu vas pas aux Scouts, comme François? , fit Gerda, qui n'avait pas l'air disposée à me relâcher.
Elle devait s'ennuyer, seule toute la journée, même un collégien comme moi représentait une distraction à l'ennui domestique et à Lucien Jeunesse. Je cherchais comment lui répondre. La retraite en vue de la communion solennelle allait commencer dans deux semaines; toute la classe y participerait, à part moi et la fille d'instituteurs communistes; d'après la rumeur, la retraite consistait surtout à jouer à divers jeux de ballon, à se balader en forêt, à prolonger les fous-rires jusque tard dans la nuit du dortoir. Si j'avais insisté, mes parents m'auraient volontiers inscrit. Mais je n'avais même pas évoqué le sujet avec eux. Si, en surface, je me sentais tout pareil à mes camarades de classe, en profondeur, je n'étais pas, comme eux, né quelque part; mes racines n'étaient pas plongées dans le bocage fertile et giboyeux du Bourbonnais; j'y étais en transit, traînant derrière moi d'immémoriales et flottantes racines sépharades, tandis qu'eux, même destinés à quitter cette ville pour toujours, y resteraient attachés, qui à cette maison plantée au milieu d'un champ de maïs, qui à cette demeure bourgeoise, qui à la solennelle cathédrale ombrageant la prison. Cette réalité installait maintenant un silence entre Gerda et moi. – Les Scouts, c'est pour les catholiques, dis-je rapidement. Elle hocha la tête. – Tu peux y aller, maintenant, répondit-elle sans sourire. Me retournant, je la vis se signer sur le pas de la porte.
Malgré ses réserves à mon égard, Gerda avait dû mentionner ma visite à François car, le lendemain même, il m'invita comme si de rien n'était à jouer à nouveau au baby-foot chez lui. Cette fois-là comme les précédentes, je ne croisai aucun de ses parents: nous étions amis depuis presque une année scolaire, et je ne savais toujours rien d'eux; François parlait volontiers de ses trois cousins parisiens, qu'il retrouvait chaque été au Pyla chez son grand-père maternel, l'homme au cerf-volant; mais, sur ses parents, il ne livrait que de brèves indications factuelles : « Mon père a décidé de changer l'Alfa, elle est toujours en panne », « Ma mère veut aller skier à Courchevel cette année." Cette discrétion m'influençait, je ravalais les plaintes que m'inspiraient mes propres parents, la moindre n'étant pas la pression croissante pour que, plus tard, j'embrasse la profession médicale, comme spécialiste si possible, au pire comme généraliste. Je ne comptais plus les discussions prandiales sur les mérites comparés des spécialités qui se disputeraient l'honneur de me compter parmi leurs praticiens: pour mon père, la neurochirurgie était la spécialité la plus prestigieuse; ma mère restait sceptique car, côtoyant tous les jours une sous-espèce moins prestigieuse de chirurgiens, en chirurgie générale, elle ne cachait pas qu'elle les considérait comme des brutes incultes, à mi-chemin entre le bûcheron pour la technique et le charretier pour les manières. Elle soutenait que la médecine de ville offrait des spécialités moins salissantes et moins risquées que l'univers hospitalier, et tout à fait lucratives, à condition de la pratiquer autrement que mon père.
Ma mère insistait souvent pour que mon père accepte davantage de rendez-vous, quitte à ce que les patients, conformément à leur appellation, attendent plus longtemps leur tour. « Ils verront que tu es très demandé, insistait-elle, et plus ils attendront, plus ils te feront de publicité. » Mais mon père considérait avec mépris ces subterfuges: « Je peux aussi me faire appeler Knock, si tu penses que cela attirerait du monde? ». Par des éclats de voix traversant la porte close de leur chambre, je savais aussi que mon père refusait le système de la dichotomie, qui liait de manière illégale certains généralistes et spécialistes, les premiers envoyant leurs patients aux seconds non en considération de leur compétence mais parce qu'un pourcentage des honoraires subséquents leur revenait clandestinement. Les revenus de la famille en souffraient, d'autant plus que, par rétorsion, la plupart des « logues » de la ville (cardiologues, rhumatologues, dermatologues...) se gardaient bien de donner son nom à leur propre clientèle; les scrupules de mon père enrageaient ma mère, qui, cependant, concluait toujours leurs querelles en l'enlaçant et en proclamant fièrement: « J'ai épousé le seul médecin fauché du pays »; avec sagesse, elle savait que les qualités mêmes qui l'avaient séduite chez lui l'empêcheraient à jamais d'avoir une maison de campagne, un appartement à la montagne, une villa sur les hauteurs de Cannes, et une Mercedes intérieur cuir. Nous vivions sans.
Je vécus longtemps avec un autre problème, sans jamais m'en ouvrir à eux: alors qu'il étaient tous deux de petite taille (mon père ne dépassait pas le mètre soixante-dix, ma mère un mètre cinquante au plus) et étaient de complexion brune, ma sœur et moi aurions pu être enrôlés dans les jeunesses hitlériennes-blonds aux yeux bleus, et plus grands que nos camarades du même âge. Un ingrédient mystérieux avait peut-être bousculé la combinaison des gènes parentaux, comme un clou de girofle tombé par mégarde dans un plat en bouleverse le goût; longtemps je soupçonnai que nous avions été adoptés. Les jours où j'étais d'humeur taquine, je tâchais d'en persuader ma sœur. Ensuite, pour la consoler, je nous inventais une ascendance princière, deux enfants volés par le méchant oncle aspirant au trône et déposés dans leurs linges brodés d'armoiries sur le perron du cabinet de papa. Bientôt, un chambellan obséquieux et couvert de dorures sonnerait à notre porte pour faire éclater la vérité et confondre l'usurpateur.
Puis je fis connaissance avec la notion de gènes récessifs, et mon derrière avec le plat de la main de ma mère, quand Sylvie révéla mes divagations, pas dans cet ordre là probablement, si bien que je ne sais plus aujourd'hui ce qui me convainquit que j'étais bien l'enfant de mes parents. Peut-être, à force, les câlins de ma mère, les encouragements de mon père, leur souci constant de l'avenir de leurs enfants, m'ont-ils fait renoncer à ma quête et me satisfaire de ce que j'avais.
J'étais donc d'autant plus curieux de la vie de famille des enfants Delaunay. Rassemblant mon courage, je demandai à François: – Ils font quoi, tes parents? – Oh, ce n'est pas passionnant. Ils vendent des meubles pour les bureaux, les magasins. – Des tables, des chaises? ... – Des armoires, des classeurs, des caisses enregistreuses, même des machines à calculer, ajouta-t-il avec une note de fierté. Les machines à calculer individuelles étaient une nouveauté. Au collège, le débat était vif: fallait-il les autoriser en classe ou non? – Ils ont un magasin? – Ce n'est pas un magasin, dit-il avec dédain, plutôt une surface d'exposition. J'imaginai une caverne d'Ali-Baba, où François et Isabelle puisaient à loisir les gadgets qui me faisaient rêver, comme le stylobille à quatre couleurs interchangeables, et la fameuse machine à calculer. – Ils n'aiment pas qu'on y aille, ça les dérange, et pour les clients ça ne fait pas sérieux, des mômes qui courent partout. Je me sentais plein d'audace: – On pourrait y aller un jour de fermeture? On toucherait à rien! J'espérais quand même pouvoir arracher un « cling » à la caisse enregistreuse, ôter d'un geste vif le ruban imprimé et, peut-être, tapoter une multiplication compliquée sur une calculatrice, pour voir si elle tombait juste.
François devait m'être reconnaissant de n'être pas revenu sur l'affaire de la télépathie alors que l'été approchait et que les températures se maintenaient à une bonne distance du zéro: le dimanche suivant, et sans chaperon, François me fit visiter la « surface d'exposition », un vaste rez-de-chaussée donnant sur une contre-allée ombragée, près de la rivière, où se promenaient d'un pas alangui quelques dames court-vêtues. Je fus un peu déçu: il n'y avait pas de caisse enregistreuse.
Lorsque vinrent les vacances d'été, nous savions que nous allions nous retrouver à la rentrée, grimpant de la 6e2 à la 5e2, selon la hiérarchie des classes élaborée et appliquée avec ardeur par tous les proviseurs de France: en 6e1, les bons élèves de primaire dont les parents avertis avaient choisi pour eux l'allemand comme première langue; en 6e2, de bons éléments aussi, mais dotés de parents mal informés ou allergiques à tout ce qui venait d'outre-Rhin, qui apprenaient donc l'anglais; ensuite, en 6e3, 6e4, ad libitum, ceux dont on espérait, quand même, qu'ils atteindraient le brevet; enfin, dans les classes à lettres, aux acronymes menaçants comme CPPN, le proviseur stockait les cas que l'Education nationale jugeait déjà désespérés; relégués dans des bâtiments en préfabriqué quand nous avions droit aux installations commodes et sévères créées par Napoléon, ils se regroupaient dans leur coin de la cour comme un troupeau de moutons attendant le couteau; ils ne nous parlaient pas; pour nous, ils n'étaient pas tout à fait humains.
Je sais maintenant qui ils sont: des enfants dyslexiques, d'autres dont les parents ne connaissent pas le français ou savent à peine lire, d'autres encore, psychotiques, blessés, ou simplement trop lents. Ils n'avaient pas les meilleurs professeurs. Ils avaient le rebut de tout. Une préparation adéquate à ce qui les attendait adultes.
Je ne franchirais jamais ce cercle de l'enfer: l'institution, mes parents, y veilleraient; mais je pouvais, par des résultats en baisse, être relégué dans une classe moins prestigieuse, ruiner les espérances de mes parents. J'avais la sensation de marcher au bord d'un gouffre, et même d'y plonger mon regard si jamais je ne terminais pas un exercice de maths. Si Isabelle partageait cette anxiété, François, c'était une autre affaire. Il écoutait toujours le cours d'une seule oreille, le reste de son attention employé à lire une bande dessinée posée sur ses genoux ou à faire circuler une blague. Il parcourait ensuite les notes prises par Isabelle, et la leçon était sue. Il obtenait de très bonnes notes, un peu moins élevées que les miennes, mais je fournissais bien plus de travail que lui. Je notais sans faillir tout ce qui sortait de la bouche des professeurs et respectais leur moindre instruction, au point parfois de me couvrir de ridicule sans le savoir.
Je découvris ainsi très tard, déjà adulte, que les devoirs sur table de grammaire que nous échangions entre élèves pour se corriger mutuellement, sous la surveillance du professeur, recevaient tous une note excellente, à une exception près: la copie qui m'était échue, si bien que tous en étaient venus à redouter un exercice qui aurait dû permettre à chacun d'améliorer sa moyenne, n'eût été mon dangereux zèle. Bien sûr, une question me taraude : aurais-je suivi le mouvement si j'avais été dans la confidence? Ou bien aurais-je continué mes corrections impitoyables (qui me permettaient en outre d'étaler ma science)? J'espère qu'au moins je n'aurais dénoncé personne. Mais, comment savoir? Les autres avaient peut-être raison de se méfier de moi. J'étais à part, à l'écart, et je ne m'en apercevais pas; je n'en souffrais d'ailleurs pas.
Quelle règle de vie, secrète et essentielle, m'échappe encore aujourd'hui, que je devrais comprendre sans que personne n'ait besoin de me l'expliquer, et qui me rendrait l'existence plus douce?
Avec François, Gilles, Frédéric et Jean-Pierre, nous formions le gang des bons élèves, du côté des garçons en tout cas; quant aux filles, je me contentais de les observer de loin, une branche bien particulière de l'évolution, avec son propre point d'eau et des moeurs étrangères; bref, je n'étais pas encore prêt à franchir la barrière des espèces. Mes fréquentations se limitaient à ce cercle d'amis: Frédéric, le plus bavard, dont les parents tenaient une boucherie en ville et avaient déjà presque vissé sa plaque de médecin, quand son plaisir et son talent consistaient à imiter de Funès; Gilles, le costaud de la bande, et notre protecteur depuis que, l'an passé, il m'avait sauvé d'un grand de 5e qui réclamait mon pain au chocolat. Gilles n'était pas exactement un bon élève, il passait trop de temps sur son vélo à s'entraîner pour devenir Eddy Merckx; il allait et venait à son gré, sa clé pendue au cou, car ses parents travaillaient tous deux de huit heures à six heures à la Mutualité Agricole. Enfin venait Jean-Pierre: son père, iranien ayant fui le régime du Shah, vivait d'expédients tandis que sa mère, italienne d'origine, faisait bouillir la marmite en travaillant comme infirmière psychiatrique. Outre ces particularités exotiques, Jean-Pierre, dont la vivacité d'esprit nous distançait tous (disons qu'en sprint il gagnait haut la main, mais que, en marathon, l'ennui le saisissait à mi-parcours et il prenait un chemin de traverse-d'où plus tard beaucoup d'études commencées et jamais terminées), se faisait remarquer par son approche déroutante des sujets de rédaction: son meilleur souvenir de vacances, c'était un jour de Toussaint au cimetière, à observer le va et vient des porteurs de chrysanthèmes, « ces morts en sursis suppliant leurs prédécesseurs de leur faire une place parmi eux ». Ses chaussettes radicalement dépareillées (rouge/vert, noir/blanc), sa maîtrise d'insultes en plusieurs langues, dont le sens m'échappait parfois (asshole, rebut d'avortement) s'accompagnaient d'une connaissance poussée des choses de la vie, car il fréquentait en cachette le rayon adulte de la bibliothèque municipale; il nous révéla ainsi qu'il existait des ouvrages ne traitant que de sexe, ce qui acheva de lui assurer un prestige durable auprès de nous.
Il ne nous invitait jamais chez lui, mais nous n'y prêtions guère attention, car ni Gilles ni Frédéric ne le faisaient non plus, ils étaient logés trop à l'étroit, ou bien le grand frère allait nous gâcher nos jeux. Mais Jean-Pierre, lui, avait un secret, que je découvris et dont je ne fis rien.
Tout commença le jour où M. Riboud, le professeur d'histoire-géographie adepte de l'auto-défense (« si un cambrioleur entre chez vous, nous admonestait-il, visez pour tuer sinon il vous réclamera des dommages et intérêts ») sauva Jean-Pierre qui se trouvait aux prises avec trois brutes d'une autre classe à trois cents mètres du collège: ils l'avaient fait tomber de vélo, et le bourraient de coups de pied; Jean-Pierre nous raconta comment M. Riboud fonça sur les garçons et se mit à les frapper, tandis que Jean-Pierre, ébahi, dut bientôt s'interposer, car deux des gamins saignaient du nez et le troisième s'était évanoui: « J'ai bien cru qu'il allait me frapper moi aussi! Un peu plus, on n'avait plus qu'à creuser un trou dans le bois des Ariégeois pour enterrer les cadavres. D'ailleurs, Riboud s'est avancé vers moi les mains tendues devant lui, prêt à m'étrangler, il était possédé par l'âme d'un zombie... ». Le bois des Ariégeois. Encore. L'allusion me fit frissonner.
Jean-Pierre nous montra ses bleus; certains étaient très étendus; je lui demandai s'il en avait parlé à ses parents, car il me semblait qu'il devrait voir un médecin. Il m'entraîna à part (nous étions dans la salle de jeux de François) et murmura: – Pas de médecin. – On peut aller voir mon père, si tu préfères. Il te verra tout de suite. Il avait l'air fatigué, triste. L'entrain avec lequel il nous avait raconté la bagarre s'était évanoui. – D'accord. S'il ne dit rien à mes parents. Je hochai la tête, tout en croisant mentalement les doigts: je ne voyais pas comment mon père éviterait de prévenir ses parents.
Mon père fut indigné par le récit de Jean-Pierre; le comportement du professeur le choqua encore plus, je crois, que l'incident lui-même; il fit entrer Jean-Pierre dans son cabinet, me refermant la porte au nez; je décidai d'attendre, plutôt que de retourner auprès des autres dans la maison voisine; j'entamai mes révisions de maths pour le prochain contrôle, quoiqu'un peu distrait par le souvenir des traces bleues, jaunes, violacées qui couvraient le dos, les bras et les jambes de mon ami.
L'entretien se prolongeait tant que la salle d'attente, pour une fois, portait bien son nom. Ma mère aurait été contente: s'y trouvaient à présent une demi-douzaine de patients, certains feuilletant d'un air dégoûté les revues médicales qui s'entassaient sur la table basse et regorgeaient de clichés en couleur d'affections dermatologiques rares. Quel but pédagogique mon père poursuivait en laissant ces revues à disposition des malades, je ne l'ai jamais su. Peut-être voulait-il leur signifier que, tout médecin de province qu'il fût, il se tenait au courant des progrès de la science?
Une bonne partie de l'art du joueur de poker consiste à lire ses adversaires: il ne s'agit pas de déchiffrer en ânonnant, c'est plutôt de la lecture rapide, sinon la partie est jouée avant que tu n'aies interprété ce regard lancé vers le lustre, qui annonce certainement un bluff. Lors de mes premières parties, je transpirais tant que les autres joueurs prétendaient pouvoir reconnaître au toucher les cartes encore gluantes que j'avais eues en main au tour précédent; en attendant, mon malaise permanent leur interdisait de faire la différence entre les moments où mon jeu me mettait en confiance et ceux où je craignais de perdre. Même mes exsudations cessèrent, jamais je ne parvins à la même qualité d'impassibilité que François, ni au même niveau de jeu; mais le poker fut un entraînement efficace pour affronter les histoires de mes clients: je détecte le mensonge, sans en laisser rien voir; lorsqu'ils se contredisent dans leur récit, je rédige deux versions, et leur laisse le choix: curieusement, la plupart se résignent à la terne vérité. Jean-Pierre, comme François, appartenait à l'autre sorte, celle qui préfère la version la plus flamboyante; à toi de deviner où je me situe.
Ce soir, comme chaque soir, je te lirai ces pages tandis que tu t'endormiras dans le lit à barreaux déjà trop court; si le temps me manque, tu auras ce récit pour savoir d'où tu viens.
Lorsque Mme Radjani entra dans la salle d'attente, je me levai d'un bond pour la saluer, mais elle me jeta un regard furibond avant de se précipiter dans le cabinet, d'où s'échappèrent bientôt des éclats de voix que l'épaisse double porte ne permettait pas de comprendre. Toute l'assistance tendait avidement l'oreille, les corps penchés vers la source des bruits; brusquement la porte s'ouvrit, et l'on entendit: « Mêlez-vous de vos affaires! Et, toi, bon à rien, attends que ton père rentre! ». La mère et le fils passèrent à toute allure devant nous, Jean-Pierre solidement tenu par le bras; la porte d'entrée claqua. Mon père s'avança sur le seuil de son bureau; il avait le même air triste que Jean-Pierre tout à l'heure, et évita mon regard. – Bonjour Madame Cruz, dit-il à la femme assise à ma droite. Je suis désolée de vous avoir fait attendre. Excusez-moi, dit-il à la cantonade: j'ai pris du retard aujourd'hui. – Papa... dis-je. – A ce soir, mon grand, fit-il fermement.
J'essaie de me souvenir quand j'ai compris que Jean-Pierre était battu par son père, ou sa mère, ou peut-être les deux; mais je ne suis pas certain que cette révélation ne soit pas une reconstruction a posteriori; il est possible que je l'aie compris dès ce jour où Jean-Pierre refusa de se tourner vers ses parents alors qu'il venait d'être roué de coups; ou bien était-ce le jour où je réalisai qu'il ne portait jamais de shorts, de bermuda ni de manches courtes; au cours de gym? Par un radieux soleil de juin, il restait en survêtement quelle que fût la température; il ne se changeait jamais devant nous, préférant se cacher dans les toilettes à la turque. Et la police, vas-tu t'exclamer, que fait la police? A cette époque-là, la police ne s'occupait pas des enfants élevés à la dure, tant que leur éducation ne les tuait pas. Le martinet, mais si, ce bâton terminé par de longues lanières de cuir, était d'usage courant sur les postérieurs enfantins de toutes les couches sociales. Alors, quelques bleus...
A la rentrée de septembre, nous nous retrouvâmes tous en 5e2; bientôt, François accompagna son père à la chasse pour la première fois, contre l'avis de sa mère qui le trouvait trop jeune; il apprit à se servir d'un fusil. Isabelle eut beau insister, elle dut rester dans le clan féminin, c'est à dire à la maison. François tenta de convaincre son père de m'emmener, en faisant valoir que j'avais un chien de chasse, cette chère Ursula (qui avait du mal à retrouver son panier chez elle, alors que dire d'une perdrix tombée dans les fourrés).
Cependant, il fallait compter avec mon père, que la seule mention de la chasse mettait dans le même état de rage que toute allusion à une pratique religieuse. Le dimanche selon M. Boaziz, c'était blanquette et télévision. Marcher des heures sous la pluie, un lourd fusil sous le bras, dans l'espoir de massacrer des volatiles qu'il n'oserait pas manger par crainte des maladies, c' était bien une idée de goy. Finalement, M. Delaunay refusa tout net de s'encombrer d'un second chasseur débutant, et je dus me contenter des récits, assez monotones il est vrai, que François m'en faisait le lundi.
Les vacances de Noël approchant, François me fit cette proposition stupéfiante: accompagner les Delaunay au ski à Courchevel. Je la rapportai le soir même à ma mère, comme un objet curieux découvert dans un magasin où l'on n'a pas ses habitudes; elle réserva sa réponse, tout en acceptant gracieusement l'invitation de Mme Delaunay à prendre un café le samedi suivant.
Ma mère observa la décoration intérieure des Delaunay avec un étonnement semblable à celui que j'avais éprouvé l'année précédente; j'espérai qu'elle ne tirerait pas de leurs différences de goût un argument contre mon projet. Moi, je m'intéressai surtout à Mme Delaunay, que je voyais pour la première fois. Pas plus que ma mère, elle ne ressemblait à ses enfants: c'était une blonde fluette et parfumée, aux yeux globuleux, coiffée d'un volumineux chignon et perpétuellement souriante, comme si son métier la contraignait à considérer chaque être qu'elle croisait comme un client potentiel qu'il convenait de séduire. Elle enveloppa ma mère dans une chaude couverture de compliments à mon sujet, si bien qu'il ressortait de la conversation que c'était un honneur pour les Delaunay d'accueillir parmi eux un garçon aussi exceptionnel. Autant dire que ma mère trouva Mme Delaunay charmante et notre projet sans reproche.
Il me restait donc à rencontrer M. Delaunay; deux jours avant notre départ, prévu pour le lendemain de Noël, François m'avertit que son père nous conduirait à Courchevel mais devrait rentrer aussitôt pour s'occuper de son affaire, pour revenir nous chercher à la fin de la semaine. Je n'y prêtai guère d'attention, car ma tenue de ski me causait du souci, et je n'avais aucune idée de ce qu'il fallait porter sur les pistes: Mme Delaunay chassa mon inquiétude d'un geste gracieux du poignet: « Nous achèterons tout ce qu'il faut là-bas. Il y a des magasins splendides! Rien à voir avec ce qu'on trouve ici! ». – C'est la crise, me dit François. Il y a des soucis au magasin. C'est pour ça que Papa ne peut pas venir. Mes parents se plaignaient en effet de l'augmentation en flèche du prix de l'essence, du fioul, et de la plupart des denrées; c'est à ce moment-là, je crois, que je découvris que l'activité favorite des grandes personnes quand elles se rassemblent, ce n'est pas le sexe, ce n'est pas le jeu, ni même la bonne chère, c'est se plaindre du gouvernement. Si moi, je ne voyais pas pourquoi une entreprise de vente de matériel de bureau dût souffrir de ces événements, il m'apparaissait clairement que Mme Delaunay, elle, se réjouissait d'échapper quelques jours à la « crise » et à son mari porteur de mauvaises nouvelles. (à suivre) |
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| ©2008 Séverine Klein |