![]() |
Séverine KleinNouvelles/Short stories |
||||
|
|
|
| 1. La part du feu Nouvelle « Madre vuelve de nuevo en algunos minutos, no se mueven de aquí a. » Stella s'efforçait de parler l'espagnol avec les enfants; dès que Jérémie aurait cinq ans ils marcheraient vers le Sud. Sa langue maternelle la dégoûtait désormais; bientôt, il fallait l'espérer, celle-ci serait oubliée, comme seraient oubliées la puanteur des cadavres pourrissant sur les trottoirs, la rumeur de combats à mains nues pour flacon de Clamoxyl, pour un paquet de spaghettis. Fuir. Il y avait longtemps que Stella aurait dû s'enfuir; mais comment faire, avec deux jeunes enfants, sans voiture, dire qu'il n'était même plus possible d'en voler une, de toute façon l'essence était introuvable, elle aussi, comme le lait, les céréales, les tomates, ou les serviettes hygiéniques. Là, à cet instant, elle était sortie de sa cave, où elle s'abritait depuis quelque temps avec les garçons, pour vaquer à sa principale occupation, chercher à manger, ses autres activités étant de passer inaperçue, d'empêcher Jules et Jérémie d'aller courir dehors, et, elle ne se l'avouait pas vraiment, car c'étaient des pensées qui l'affaiblissaient, il n'était pas question qu'elle s'y abandonnât, de rêver avec rage et nostalgie au temps d'avant. Il avait suffi de trois années, mais peut-être la dégradation avait-elle été infiniment plus lente; peut-être les signes étaient-ils là, sans qu'elle voulût les lire; de même qu'elle savait que, très loin sous ses pieds, des plaques tectoniques s'éloignaient et se chevauchaient pour provoquer de lointaines catastrophes, elle avait entendu parler de décisions, prises très haut au dessus d'eux tous, et qui avaient déclenché le chaos. Mais, son travail à elle, c'était de prévoir la journée, la semaine, pas l'avenir du monde: jour après jour, poser des perfusions, faire avaler des médicaments, annoter respectueusement les dossiers des patients des instructions des médecins et, sans même y penser, remplir placards et frigo, emmener les enfants à l'école; et encore, elle s'en souvenait avec culpabilité, manquer les infos du soir parce que c'était l'heure de lire une histoire, ignorer les infos du matin parce que son service commençait à six heures. L'épicerie incendiée avait finalement craché un dernier trésor, une boîte de raviolis toute noire mais intacte, sans gonflement suspect. Stella s'engagea dans l'escalier de la cave en appelant Jules, Jérémie, es mí, encontré de quien comer. Entrez, Madame, dit une voix masculine, ironique. L'homme portait un treillis et une sorte de mitraillette, c'était peut-être un militaire, mais peut-être pas, de nos jours on avait intérêt à faire croire qu'on savait se battre. Pas de Jules ni de Jérémie. Où sont-ils, essaya-t-elle de crier, mais sa voix s'étranglait toute seule, toute ses raisons, raison d'être et raison raisonnable, envolées avec eux. Ils sont en lieu sûr, dit l'homme d'un ton apaisant, tu nous donnes 100 000 euros et une voiture en état de marche et tu les récupères, pas de souci à avoir. Tout ira bien. Je reviendrai demain soir, surtout ne me suis pas, il tapota sa mitraillette.Mais comment je vais faire? Comme les autres, ricana l'homme, et c'était vrai, on enlevait les enfants, et les parents trouvaient l'argent, ou ne le trouvaient pas; les enfants étaient rendus ou, le plus souvent, ne l'étaient pas. Stella avait encore des francs, dont plus personne ne voulait, mais plus un seul euro, évidemment. Dès que l'homme fut sorti de leur cave, elle ôta ses chaussures qu'elle garda à la main, vérifia que sa seule arme, un minuscule couteau, était en place le long de son mollet droit, s'empara de son sac à dos et le suivit en se guidant grâce à la lueur de la lampe torche qu'il utilisait pour monter l'escalier. Depuis que l'éclairage public s'était définitivement éteint, chacun gardait autour du cou de quoi s'éclairer, mais les piles devenaient impossibles à remplacer. J'ai besoin d'un fusil se répéta-t-elle pour la millionième fois et, comme pour lui donner raison, une voix appela au secours dans le lointain. N'appelle pas, arrache-lui les couilles, enjoignit-elle mentalement à la victime qui criait toujours. La seule règle, c'était qu'il n'y en avait plus: on pouvait, on devait mentir, voler, tuer, tous les oeufs et tous les boeufs cuits et dévorés sans remords. Le ravisseur, sans précaution, et Stella, glissant d'ombre en ombre dans le crépuscule, longèrent la Seine, passant devant un commissariat fermé depuis que, l'Etat ne les payant plus, les policiers s'étaient égayés pour fonder leurs propres milices, qui vendaient leur protection et qu'on payait en espèces ou en nature, si l'âge et le sexe convenaient aux miliciens. Stella avait songé à s'offrir leurs services, mais s'était finalement tenue à l'écart, refusant que ses fils la voient se prostituer; un choix anachronique, c'était clair. D'habitude, Stella restait à l'écart du fleuve: les berges en étaient devenues encore plus dangereuses que les rues car ses habitants vous dépouillaient à coup sûr avant de vous jeter dans l'eau grise et pestilentielle. Pas une seule fois l'homme ne s'était retourné, comme s'il était persuadé de l'efficacité de ses menaces, à moins qu'il ne se souciât pas d'être suivi par une mère de famille sans défense. Comme ils avançaient le long de l'île Saint-Louis, autrefois résidence des privilégiés, Stella se demanda à nouveau où se trouvaient désormais les célébrités, les millionnaires, les hommes et femmes politiques. S'étaient-ils enfuis avant le chaos? Avaient-ils été victimes des émeutes qui s'étaient succédées des années durant? Comme dans son quartier, beaucoup d'immeubles avaient brûlé; ceux qui restaient debout étaient balafrés de traînées noires et la plupart des vitres avaient été brisées ou volées. Au moment où l'homme allait franchir le pont de Bercy, deux clochards armés de couteaux surgirent de la pile du métro aérien, le frappèrent et s'enfuirent avec la mitraillette. L'homme s'écroula et ne bougea plus; Stella se mit à courir et, approchant, vit qu'il avait perdu connaissance et qu'il saignait abondamment du bras: une artère avait dû être touchée. Avec un tee-shirt tiré de son sac à dos, elle confectionna un tourniquet qui stoppa l'hémorragie. L'homme ouvrit les yeux, désorienté. -Tu vois ce chiffon à ton bras, espèce d'ordure? Sans lui, tu crèves. Alors, tu me rends mes fils, ou je l'enlève et tu saignes à mort. Il ne répondit pas. Stella commença à dénouer le tee-shirt ensanglanté. -Je vais vous faire entrer, murmura l'homme. Vous êtes médecin? -Mais oui, mentit-elle. Un très bon médecin Le meilleur. Elle l'aida à se relever et ils traversèrent le pont, cible mouvante. -Je vais téléphoner, dit l'homme, ils vont venir nous chercher. Stella vit que du sang s'écoulait aussi des autres blessures. -Allez-y, dit-elle. Il s'appuya contre le parapet et Stella le retint, craignant qu'il ne basculât dans le fleuve. L'homme puait, comme tout le monde à présent. L'eau se faisait rare, alors on se lavait moins. Il fallait laisser le robinet ouvert au dessus d'une casserole pour la recueillir lorsqu'elle coulait enfin.. A la maison, Jules s'était proclamé maître de l'eau: il remplissait casserole après casserole, jusqu'au pot de chambre de Jérémie. Ce fut un jour d'octobre que le père de Stella reçut un appel de sa banque: pour la première fois de sa vie, son compte était à découvert car sa retraite d'instituteur n'avait pas été versée. Il avait cherché sur Internet le numéro du ministère de l'Education nationale, comme des millions d'autres en même temps que lui; en pure perte, les lignes ayant été interrompues. Le gouvernement avait eu le choix entre accepter la mise sous tutelle du Fonds monétaire international en contrepartie de prêts qui l'auraient tiré provisoirement de ce mauvais pas (mais il aurait dû abandonner la conduite des affaires du pays à de jeunes arrogants ne parlant que l'anglais) et couper dans les dépenses; le Président avait choisi cette dernière solution, en faisant appel à l'esprit de sacrifice des anciens et comptant sans doute qu'ils puiseraient dans leurs bas de laine le temps que le versement des pensions pût reprendre; une grave erreur de jugement, comme la suite le prouva. Confrontée à une avalanche de transactions (y compris celles de retraités ayant besoin de liquidités), la Bourse avait dû être fermée, réduisant à néant une bonne partie de l'épargne des ménages, suscitant la fuite des entreprises et des investisseurs. Toutes ces abstractions qui n'avaient jamais intéressé Stella avaient pris corps dans une multitude de petites catastrophes quotidiennes: il n'y avait plus de pain, ni de feux rouges, ni de pompiers pour récupérer les victimes aux carrefours rendus à l'état sauvage; quand on sortait, à la nuit tombante, il fallait raser les murs; et Stella avait dû renoncer à recevoir des nouvelles de ses parents, de son frère, des mois auparavant, car il n'y avait plus ni téléphone ni courrier. Stella et son blessé franchirent le guichet central de l'ancien ministère des finances sans susciter d'intérêt de la part des trois gardes, trop occupés à fumer des joints. Le ventre vide depuis la veille, Stella se sentait malade. Dans la cour monumentale, une dizaine de chars d'assaut à l'abandon indiquaient que des gens importants étaient ou avaient été là, et qu'il avait fallu les protéger. Des hommes et des femmes en treillis couverts de taches, le cheveu gras, paraissaient errer sans but. Ceux qui portaient des armes avaient l'air bien plus effrayé que ceux qui n'en avaient pas, de crainte, probablement, de se faire dépouiller. ??Quel est cet endroit? ?? demanda Stella. L'homme gargouilla une réponse mais il tenait de plus en plus difficilement sur ses jambes; Stella fut heureuse de trouver un ascenseur en état de marche. Elle insista: - Où sont mes enfants? L'homme appuya sur la touche du sixième étage et se laissa tomber au sol. - Qu'est-ce qu'il y a au sixième? Les portes s'ouvrirent. Deux costauds les tirèrent hors de l'ascenseur. ??Kevin, qu'est-ce que t'as cria l'un d'eux. C'est la femelle qui t'a fait ça? ??Kevin fit un signe de tête à peine perceptible. Oui? Non? Puis il se tut. Bien avant les deux autres, Stella sut qu'il était mort. Elle prit les devants:??Je suis médecin. J'ai essayé de le sauver: vous voyez ce tourniquet? C'est moi qui l'ai fait.?? Elle inspira: Kevin m'a dit que deux garçons avaient besoin de soins, c'est pour ça qu'il est venu me chercher. Voux pouvez me mener à eux??? Il a dit deux? Pourquoi deux? Y'en a bien plus que ça, fit le plus grand des deux.Et vot'nom, c'est?...??Stella. Docteur Stella Harakian. Et vous messieurs...???Lui c'est Tom et moi c'est Jerry, fit le plus petit en grimaçant.C'est par là..?? A la télé, la panique faisait grimper d'un octave la voix du beau présentateur, comme nous frappé de stupeur devant les images qu'il nous montrait: à Lyon, à Toulouse et même à Guéret, des vieux manifestaient violemment, les CRS étaient dépassés ou le prétendaient, peut-être étaient-ils complices, après tout les émeutiers leur tendaient le miroir de leur avenir de vieillards sans revenu fixe, puis les jeunes des banlieues- ces jeunes qui autrefois terrorisaient la France travailleuse- vinrent leur prêter main forte (aux vieux, pas aux CRS) dans un touchant élan de solidarité intergénérationnel. Pour un papy boom, c'en était un. JFC, le ministre de l'Intérieur, paya de sa personne en proférant au 20 heures des propos à la fois martiaux et apaisants-la Justice sanctionnera les débordements avec la dernière sévérité mais le gouvernement a la main tendue pour entendre le message envoyé par ceux qui manifestent leur désarroi -à cet instant, un technicien dont le père venait d'être précipité dans la Garonne par des CRS échauffés inséra le plan d'une banderole « JFC on t'encule » puis mit le feu aux studios, qui brûlèrent pendant deux jours. Le gouvernement ne se découragea pas, enfin, pas tout de suite, car il y avait d'autres chaînes de télé et aussi la radio. Au pire, on essaierait d'envoyer des SMS rassurants à la population. (une idée du ministre de la Culture): RES T CHE VOU ! DAN G 2 MOR!! Mais tout finit par brûler ou exploser-il apparut même que la seule diffusion de l'interview d'un responsable politique (il n'y avait plus de direct depuis l'accès de folie du technicien où avait péri le ministre de l'Intérieur-d'ailleurs le poste restait vacant, pour autant qu'on pût le savoir) suffisait à enclencher la combustion des locaux. Ainsi, le Premier ministre, viduitairement vêtu d'un costume, d'une cravate sombres et d'une chemise immaculée (la dernière du stock, les lingères ayant fui la résidence qui ne paraissaient plus offrir d'asile sûr), tenta-t-il de faire appel au sens civique de ses concitoyens depuis les paisibles jardins de Matignon; malheureusement, il fallut retoucher l'enregistrement qui montrait en arrière-plan la ministre de la défense en train de gifler sa collègue de la justice et, même censurée, l'interview ne convainquit pas les incendiaires de déposer le kérosène. Aujourd'hui, une seule chaîne avait survécu, et diffusait les tirages du Loto depuis sa création, les journaux d'avant la catastrophe (dans le désordre) et des téléfilms où l'amour tenait la première place, peut-être dans l'espoir de raviver le message du Christ. Pendant quelques jours, les présentateurs se répandirent en horrifiques récits de massacres de familles entières pour leur voiture: dans les stations-services, des individus armés de couteaux à pain guettaient les véhicules venus faire le plein pour s'en emparer et fuir vers le Sud comme des millions l'avaient fait avant eux. Ces anecdotes perdirent de leur vraisemblance lorsqu'il fut patent que le pays, faute d'argent, ne pouvait plus importer le moindre baril. Il fut envisagé de menacer de rétorsion nucléaire l'Algérie (une ancienne colonie! Ils pourraient quand même se bouger, avec tout ce qu'on a fait pour eux!) si elle n'acceptait pas de nous faire crédit, mais quelqu'un-le ministre délégué au Tourisme, un garçon brillant finalement- se souvint à temps que d'autres pays avaient par malheur de plus grosses bombes que nous et pourraient ne pas apprécier. Stella continua à se rendre à l'hôpital pendant les émeutes, bien que son salaire ne fût sans doute plus versé-à vrai dire, elle n'en savait rien, les banques ayant fermé. De toute manière, le Franprix où elle faisait ses courses exigeait une somme exorbitante pour une plaquette de beurre; aussi, elle emmenait Jules et Jérémie avec elle pour qu'ils déjeunent gratuitement à la cantine de l'hôpital. L'homme était arrivé en ambulance et accompagné d'un garde du corps-un traitement de faveur - avec une plaie ouverte à la cuisse gauche. Stella et Lili, l'aide-soignante, s'employèrent à endiguer l'hémorragie; le médecin avait disparu depuis plusieurs semaines, de même que l'interne et le gentil étudiant syrien (qui avait eu le bon sens de sauter dans un avion pour le Liban après la mort du ministre de l'Intérieur-il avait offert le voyage et le mariage à Lili mais elle n'était pas, à l'époque, encore assez désespérée pour épouser un Arabe). Maintenant, il fallait opérer, mais il n'y avait plus personne au bloc depuis la veille. L'homme grogna de douleur: la dose de morphine n'était pas assez forte car Stella s'efforçait d'économiser les antalgiques. Elle se pencha sur lui pour le rassurer et le reconnut: c'était le Premier ministre. On vous a attaqué? Un pompier... avec sa hache... Dites, ça fait un mal de chien. Où est le chirurgien? Stella rejoignit le garde du corps dans le couloir: il faut l'emmener ailleurs, on ne peut pas l'opérer ici. Le garde la regarda longuement et tourna les talons. Eh, cria Stella, où allez-vous? Il a besoin de vous! Qu'il se démerde, jeta le garde sans même se retourner. Et dites-lui que je garde l'ambulance. Stella s'approcha de l'homme en train de mourir. Elle espérait qu'il souffrait et regrettait d'avoir gaspillé de la morphine pour lui. On ne peut pas vous opérer ici, et votre garde du corps est parti au volant de l'ambulance. Mais...mais... qu'est-ce qui va m'arriver? Vous allez perdre tout votre sang et puis vous mourrez. Peut-être aurait-elle dû souhaiter que Jules et Jérémie fussent morts, eux aussi, au regard de ce que des tortionnaires à la morale abolie pourraient leur infliger; elle n'y parvenait pas. Ce qu'elle voulait, c'était jouer le jeu de ces soldats-qui étaient donc tous ces blessés dont il fallait s'occuper?- et renouer avec la routine envoûtante de la vie avec ses fils, du matin au coucher. Reste cinq minutes à côté de moi, Maman, j'ai peur de m'endormir. Stella, Tom et Jerry entrèrent dans une salle de conférence où une dizaine d'hommes, de garçons plutôt, pour la plupart inconscients, étaient allongés, certains sur la table de réunion au centre de la pièce, d'autres à même le sol, le long des murs.« ?? Je ne vois pas de jeunes enfants ?? Pourquoi y'en aurait? ?? Kevin me l'a dit ?? Eh ben, y sont pas là, et ça vaut mieux pour eux ??. Et, en effet, cela valait mieux, car le mal qui frappait ces hommes, une épidémie peut-être, songea Stella avec crainte, paraissait très grave. Leur épiderme se détachait par plaques sanglantes et, là où il se maintenait, se colorait du noir venimeux de la gangrène. Certains avaient perdu leurs cheveux-et même leur pilosité- rectifia intérieurement Stella, qui s'efforça ne ne pas montrer la panique qui la saisissait à l'idée que Jules et Jérémie fussent dans les parages de l'horreur qui se déroulait là. ?? Vous pouvez me dire ce qu'il leur est arrivé, fit-elle d'un ton brusque?? Y sont allés à Nogent sur Seine, répondit Jerry, tandis que Tom se précipitait hors de la salle-pour aller vomir?-.?? Qu'est-ce qui se passe, là-bas???C'est la centrale.??Quoi, la centrale???Ben j'sais pas trop. Y a eu des bombes, ou un avion est tombé d'ssus, j'sais pas. Quand on s'approche, on tombe malade. Comme Tchernobyl, quoi. ?? Mais pourquoi y sont-ils allés? ?? Y savaient pas. Y devaient protéger la centrale. Personne savait.?? Et maintenant??? Quand les gars ont vu les dégâts, y z'ont fait demi-tour mais c'était trop tard. Ça fait trois jours qu'y sont r'venus.?? Mais les... les autorités...le gouvernement... y font quoi? (Stella était contaminée par le style oratoire de Jerry)?? Y savent pas. Pasque si on leur dit...??Ils feront quoi???Jerry baissa la tête, comme si la réponse à cette question pesait trop lourd. Au moins, Stella avait la confirmation que, quelque part, quelqu'un prenait des décisions pour le pays-quelles qu'elles fussent et aussi peu éclairées qu'elles apparussent. ??Alors???Alors? répéta Stella?? Ben, vous les soignez? Faut qu'j'aille voir c'que fait Walid. On doit pas se séparer, c'est la règle.??Allez-y, mais comment je vous appelle si j'ai besoin de vous???Oh, on est pas loin, vous en faites pas ?? dit-il d'un ton vague, et elle fut seule avec les agonisants. Ceux qui n'étaient pas déjà dans un coma bienheureux gémissaient; Stella savait que la douleur devait être insupportable. Elle s'accroupit près d'un garçon brun, vingt ans à peine, couché en position foetale près de la fenêtre. La moquette était imbibée de sang et de déjections. Il gémissait selon un rythme musical-deux noires, une blanche- et gardait les yeux ouverts mais Stella eut le sentiment qu'il ne voyait plus. ??Voulez-vous à boire???Elle prit l'un des gobelets sales sur le rebord de la fenêtre et chercha des yeux une bouteille d'eau- il n'y en avait pas. Elle sortit dans le couloir, qui s'étendait des deux côtés à perte de vue. Personne. Elle avait cru que la civilisation durerait toujours-au moins autant qu'elle-même. Où était-elle passée? Et où étaient ses fils? Le gobelet à la main comme prétexte au cas où elle croiserait Tom ou Jerry, elle repéra les toilettes des femmes et s'y glissa. Il lui fallait un plan. Et si le père des enfants n'avait pas disparu, lui aussi ! Il avait dû être l'un de ces cadavres qui, pendant des jours et des jours, avaient pourri là où ils étaient tombés. Puis des hommes masqués avaient fourré à mains nues leurs restes dans des sacs-poubelles bleus, non sans s'être approprié le contenu des poches des cadavres -probablement le seul salaire qui leur eût été promis pour ce travail-et des camions poubelles les avaient ramassés. Comme Stella remplissait le gobelet au lavabo, une femme entra d'un pas vif et poussa un cri en la voyant. Elle était étrangement accoutrée, tailleur pantalon gris, chemisier de soie rose pâle bien repassé, rang de perles, lunettes à monture d'écaille, une tenue qui ramenait Stella à une époque de normalité, où des femmes ainsi vêtues assuraient la bonne marche de l'univers en s'asseyant chaque jour ouvrable derrière un bureau pour commander les collections de la prochaine saison d'un grand magasin, prendre rendez-vous avec le professeur principal et l'ophtalmologiste. Stella se sentit réconfortée, la seule présence de cette femme signifiait que la vie allait reprendre, sûrement, son cours banal et légèrement ennuyeux, comme on éteint la télé qui diffuse des images de violence. La femme lui jeta un regard agacé, et Stella se figura aussitôt qu'elle représentait un contretemps dans un emploi du temps chargé.?? Qu'est-ce que vous faites là? Je ne vous ai jamais vue.??Ils ont enlevé mes enfants. Jules et Jérémie. Ils n'ont que sept ans et trois ans, s'il vous plaît, si vous pouvez faire quelque chose, faites-le. Il faut me les rendre.??Vous êtes armée??? Eh bien non, il n'y avait pas de retour à la normale; la seule question cruciale du moment restait : être armé, ou non. ??ça dépend, fit Stella. Vous êtes qui???Le Premier ministre.?? Oh, j'ai vu celui d'avant, enfin je l'ai vu mourir. A l'hôpital, précisa Stella, de peur d'un malentendu.??Merci pour l'information, nous pensions qu'il s'était enfui en nous laissant tout le travail.??La femme eut l'air de trouver que la conversation avait assez duré et fit demi-tour pour sortir.??Et mes enfants? cria Stella?? Oh, je ne sais pas, moi, c'est sans doute la milice. On ne peut pas les payer, alors ils ont tendance à... se débrouiller par eux-mêmes. Faire des bêtises.?? Faites quelque chose, dit Stella en s'approchant tout près, sinon c'est moi qui vais faire une bêtise.??La femme poussa un soupir et sortit un téléphone de sa poche.??Dites-leur de ramener les enfants ici même, tout de suite.??Ne rêvez pas trop, ils feront ce qu'ils voudront, en fin de compte.??Mais alors, à quoi vous servez? Pourquoi il n'y a plus rien? Plus d'hôpitaux, de police, d'essence? Pourquoi Bon Dieu???Des erreurs ont été commises... on ne peut le nier. Mais la situation se rétablira... bientôt.??Et ensuite???Quoi, ensuite? ??Comment on va manger? Se chauffer? Et les écoles? Il n'y a même plus d'écoles!??Voyons, nous nous attaquons aux problèmes un par un. Pour le moment, la priorité est de rétablir le crédit international du pays.??Pourquoi faire???Eh bien, chère Madame, il faut voir le pays comme une entreprise: elle n'a pu honorer ses dettes et a dû déposer son bilan. Pour la faire repartir, ils lui faut des capitaux frais. Nous y travaillons.??Et ça fait combien de temps que vous êtes enfermée ici???Si vous insinuez que j'ignore la situation dehors, c'est faux, je sais parfaitement ce qu'il se passe partout dans le pays.??Comme à Nogent???Nogent? Mais... Comment savez-vous...? Personne... ?? Il y a plein de types en train de crever d'exposition aux radiations dans ce couloir même, ça, vous le savez aussi??? La femme posa la main sur la poignée de la porte ; Stella se jeta contre elle pour la bloquer en brandissant son couteau ; le souffle coupé par le choc, le Premier ministre se laissa glisser jusqu'au sol et Stella rattrapa le téléphone avant qu'il ne heurtât le carrelage.??Allez-y, téléphonez.??Vous êtes folle! jeta la femme. Elle était en rage; du fond de teint s'était étalé sur le col du chemisier. Nettoyage à sec, pensa automatiquement Stella, qui se souvint avec un frisson que des pressings, il n'y en avait plus-le chemisier luxueux resterait taché à jamais. Deux mois après le début des émeutes, l'élection présidentielle se déroula quand même, comme si les autorités eussent décidé que la méthode Coué (chaque jour, je vais de mieux en mieux) suffît à garantir le déroulement normal du scrutin, à moins qu'il ne s'en souciât tout simplement pas, ce que la suite laissa à penser (mais il n'y avait presque plus personne pour penser la suite, en tout cas publiquement). Il n'y eut pas de second tour et le taux de participation des électeurs resta secret. Dans le cercle très restreint de ceux que la démocratie intéressait encore et qui n'avaient pas voté avec leurs pieds, il y eut des rumeurs d'urnes volées et substituées. L'état d'urgence, suspendu le temps des élections, fut immédiatement rétabli par le nouveau Président, bien qu'il fût impossible de le mettre en oeuvre puisque il n'y avait plus de force publique. La situation ne pouvant guère empirer, il décida de nommer une femme Premier ministre-l'une de celles qui guettaient ce poste depuis des années, sans guère d'espoir il est vrai, mais c'était un moyen pour elles de garder l'attention des médias-. Celle-ci précisément accepta-c'était moins l'accomplissement d'un rêve qu'une chance accrue de survie, grâce à la relative protection qui allait de pair avec la fonction, quand les issues se fermaient toutes: l'Espagne, un temps accueillante, refoulait à présent tous ceux qui se présentaient à sa frontière; ils s'entassaient ensuite dans des campements improvisés au pied des Pyrénées. Comme le Premier ministre avait interdit le territoire aux ONG et à la presse étrangère-un journaliste et un photographe du Washington Post ayant été opportunément abattus alors qu'ils débarquaient d'un navire marchand au Havre-un voile d'ignorance était tombé sur ces camps-encore une chose que personne ne devait savoir. Car il n'était pas question qu'une peinture réaliste de la situation vînt s'interposer entre les futurs bailleurs de fonds et les besoins du pays. Face aux rumeurs, parfois étayées par les clichés de cadavres jonchant le boulevard Haussmann, le long des Galeries Lafayette incendiées, on pouvait toujours, les yeux dans les yeux, démentir et déplorer la calomnie, répéter que l'on avait frôlé le gouffre sans y tomber, marteler que le gouvernement légitimement désigné luttait avec courage et honnêteté pour rénover une image brouillée par des événements déplorables, certes, mais qui restaient des épiphénomènes au regard des capacités et de l'ardeur au travail intacts du pays réel. Mais ses interlocuteurs, une théorie d'hommes cravatés serré, le logiciel Excel greffé au cerveau, demandaient tous: comment être sûrs que la stabilité des institutions et de la société sont effectivement rétablis? Quelle est l'étendue de votre contrôle sur l'armée et la police? Quelles sont les statistiques des pertes humaines et économiques? Leurs questions n'avaient pas de fin, ses mensonges non plus, heureusement. Elle reprenait le discours qu'elle avait poli avec son énergique Président: qu'est-ce que cinq cent mille morts, messieurs? Même pas 1% de la population totale. Aussi terribles que vous paraissent ces événements, ils sont terminés, et bien terminés, essayez de les voir comme nous: ils représentent la part du feu, celle qui est nécessaire pour que l'incendie s'éteigne à jamais. L'image leur plaisait, certes, quant à les avoir convaincus, on n'en était pas encore là. Alors, une centrale nucléaire qui fuit, quelle qu'en fût la cause, cela ferait fuir, aussi, les dollars et les euros. Le Premier ministre saisit le téléphone que lui tendait Stella et ordonna qu'on amenât les enfants. Elles sortirent dans le couloir. Stella gardait son couteau à la main. Ça va aller, dit le Premier ministre, ça va aller très bien. Stella ne les entendit pas venir: elle se retrouva projetée au sol, sur le ventre, les bras et jambes maintenus; tordant la tête en tous sens, elle essaya de voir si, malgré tout, ils avaient amené Jules et Jérémie; elle essayait encore lorsque la balle se logea dans sa nuque.
Those times are over now; I do not enjoy the passage of time anymore, nor expect nice surprises from it. When I try to remember that last birthday before it all happened, I see my father's smile, his proud moustache, his cheers while I tried again to blow the last burning candles. He would hastily remove their corpses from the cake which was also his favourite, and cut desarmingly small portions for my bemused friends, so that we would eat only half of it. Then he would put away the other half, « because it is too hot down there ». We would be stuck with candy and Coke for the rest of the afternoon. Then he would entertain us with games he played in France when he was young, like « ballon prisonnier ». Twelve candles died that day. My mother was the one taking pictures; after all, that was her trade. She shot so many pictures that I am sure there is still, somewhere, a box full of negatives waiting the red light of the dark room; because I couldn't find any picture of that day. Also, she was much more at ease with her precious Leica than with any human being, even when this human being was me, my brother Ian or above all her husband. She smiled to us (rather at us) and asked for twin smiles from us all. She would go away for weeks, hoping to shoot wars in Afghanistan or the Sahara; now she was shooting the one at home, and I could tell she would rather be elsewhere, in some rocky mountains heated by an unjudging sun. So I stood with Mila, my best friend, facing her with a deadpan face. « I am too old to smile » I said, I know, I should be ashamed but I am not. « Delphine, honey, please, these are your birthday pictures, think how you'll be glad to have them when you're my age. » She had deep wrinkles around the eyes, on her forehead, and an all-year-round tan our neighbors would frown at. That I would be her age one day, I could not apprehend; she was travelling in such a different country, whose customs I had a very dim view, and an even dimmer appetite to embrace. I did not smile, while Mila flashed her teeth. It was certainly not about hate, or teenage disgruntlement; it was about love: such a wrenching love for my mother that I could make no concession unless it ate me all. There had been a deal, I realize now: I would get the French name, the second child would have the American one. What would they have decided for the third? My father worked at home. He translated books, brochures, took care of the house, fed us, checked our homework-we soon learned how low was our academic level compared to the French pupils'- refused to practice any sport and viewed our own hobbies-football, swimming- as little more than wasted time. Yet, he understood being part of a team was all the American education was about; though, he would rather have me read books, preferably in foreign or dead languages, all day long than try to win the school swimming championship. Now I have given up swimming, among other things. His name was Jean-Pierre Dumontier and he always spoke French with us; my mother would speak in English and he would answer in his own mother tongue. He was very strict about his children using French with him, even simple requests such as « Please give me the salt » were ignored if said in the wrong language. While I was growing impatient with it, Ian happily went along; anyway he was a happy kid, the kind who charms his way through life by lack in confidence in his brains. Of course, at the beginning of the 80's, my parents were the talk of the white-church going-mother at home-suburbs we lived in; my friends 'mothers were utterly embarrassed, as they could not ask my father to bake cakes for the school fair nor to sew costumes for the Midsummer Night's Dream play. He could not be invited to have coffee in the afternoon, unless the hostess did not mind everyone would talk about it; I think my father had many many more affairs in those women's minds than most men in their entire life. At barbecues, the men
would look at my father's pants, wondering if there were any balls down
there; they were wary too, my father a free fox in their own free poultry
house; moreover, they were dealing with reality, selling cars or financial
assets, curing cavities, while my father was dealing with words, a job
of no consequence. He would laugh about it at first, then, after a few
years, when my mother's foreign assignments wore on him, we could see
that he felt lonely; during the last months, he left us more and more
in the care of a neighbor while he went to New-York « to discuss
contracts » with his agent. I would not mind so much-after
all, I was a teenager, any absent parent was a good parent-, but little
8-year old Ian resented it. So I invented this game to make him smile:
we would draw a list of all the things we would do once both our parents
would be back at home; at the beginning, our wishes were always very sensible,
then as we let us unwind, the items on the list would become increasingly
unlikely: Silently I would add to it « spend the next years together at home », not voicing it because Ian might believe it could happen. When Mom stayed at home several weeks in a row, she would be calm and happy, telling war stories, taking care of us and trying to understand our petty worries, playground disputes, unfair grades inflicted by teachers without heart. But she would soon become impatient with us, telling how she saw dozens of ten-year-olds firing Kalaschnikovs and dying of gunshots and tetanus. She tried to conceal the contempt in her voice, but it could not escape us: our sufferings were not worthy of her attention. Then she would start having rows with Dad and we knew that, soon, she would be going away to one of the world's many warzones.When she kissed us goodbye, we were the love of her life again. She would try and be home
for our birthdays, mine being conveniently a few days before Christmas.
I was taking some decorations down from the attic when I heard them. They
were in their room, the door was ajar. The box of decorations fell in the stairs; hearing the noise, they came towards me. I was shivering, tears rolling down my cheeks. I could not speak. They probably asked me how I was feeling, though there was no possible answer. I turned my back to them and went to my room.I knew that, later, I would ask many, many questions, all already answered by my mother's few angry words. They were still whispering in the lobby, as if more words could mend the damage done by the ones I had overheard. Though, I remember very
clearly the evening that followed: we gathered at the kitchen table at
six, as if we were hungry; Ian asked why there was nothing to eat, then
Dad said: Tomorrow was Christmas
Eve. Mom's parents were coming to eat my father 's famous Christmas goose.
They were very nice people, farmers from Vermont who did not understand
what their daughter's marriage was about but accepted it anyway. They
produced milk, which meant they rarely left their cows because a neighbor
had to take care of them. My mind drifted away, as I saw my life in New
York: going to the theater on a whim, endless window shopping, gigantic
Barnes and Noble stores to find something tasty to read... But I could
not dream for long. Ian asked me: Suddenly Mom was here,
talking. She saw I was startled and, with the skills acquired in dangerous
situations, backed a few paces, as if I was one of the Kalaschnikovs kids. - I'll talk to your mother,
she said. Everything's gonna be all right. But that's a funny story: when
I think about it, I really don't remember your mother staying home long
enough to undergo a fertility treatment. It was hard enough to keep her
home in the last months of each pregnancy. The cow had fled the corral, the chase was on. - I did the same as you farmers do all year long: bring another bull to get calves when the one you've got does not do the job. There she was, not flushed anymore, ready to go about what she was best at: fighting. - You did a nice job, said GrandMa soothingly: why ruin it now? Nothing had to be said, ever. Mom was a few feet away from me now; she did not try to touch me. The stairs creaked: there they were, GrandDad, Dad, Ian, the stuff my life was made of. My mother looked up straight at them. She opened her mouth, and everybody stood silent, as if she were not a wife and mother anymore, but Cassandra about to foresee the falldown of Troy. She seemed to weigh our silence. Maybe she realized what this silence meant: that she held our lives in her hands. At that moment, the mere thought of that power unbalanced her, and we were granted a respite: - Let's have some champagne, she said. On Christmas morning, my father hung himself in the garage.
|
|
| ©2008 Séverine Klein |